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Petite histoire du débit de la régie à la Martinique

« Débit de la régie », voilà une appellation, devenue rare de nos jours, qui fait sourire certains quand on la cite. Du moins, ceux pour qui elle signifie quelque chose parce qu’elle les ramène généralement à leur enfance. C’est le cas des quadragénaires et des générations plus anciennes…

Petite histoire*

Cette appellation désignait autrefois des petits commerces de quartiers. Leur fonction principale était l’épicerie mais on pouvait éventuellement y trouver des articles de quincaillerie, de mercerie ou encore de l’alimentation pour la volaille… Souvent une buvette ou un coin restauration leur était associé. On y jouait parfois aux dominos ou aux cartes. Ils servaient aussi de lieux de rencontres, d’échanges d’informations sur ce qui se passait dans le quartier. Le créole y était généralement parlé.

Dans la mesure où on y vendait de l’alcool, le tenancier devait posséder une licence de quatrième catégorie. L’expression « débit de la régie » – dont nous n’avons pas trouvé l’origine – pourrait venir du fait que la vente de l’alcool était conditionnée à une autorisation de la Régie des impôts.

Ces petits commerces contribuaient à assurer, à l’instar des lolos de Guadeloupe, le lien social du quartier ou de l’habitation où ils se trouvaient. Lieux d’animation sociale, culturelle et relationnelle, ils ont aussi permis aux plus démunis de survivre, de « tenir le coup » grâce à la pratique du crédit. C’était notamment le cas de ceux qui vivaient dans les habitations ou dans les quartiers populaires urbains. Ces quartiers ont été érigés par les populations contraintes aux exodes ruraux massifs qui ont marqué les années 1950/1960 à la Martinique. Les achats à crédit étaient inscrits sur un petit carnet1 et réglés lors des rentrées d’argent, notamment des salaires…

Tout était vendu au détail dans les débits de la régie. On pouvait ainsi acheter deux ou trois cigarettes au lieu d’un paquet, une chopine2 de rhum, une livre de pain ou encore une ou plusieurs cuillères de beurre (jaune ou rouge), enveloppée(s) dans du papier… Ce qui permettait une consommation plus raisonnable, les gens achetant selon leurs besoins, sinon leurs moyens.

Dans la première moitié du XXème siècle, les débits de la régie étaient nombreux et omniprésents dans le paysage martiniquais. On en trouvait partout, dans les centres urbains, les faubourgs, les campagnes, dans les habitations et même dans les coins les plus reculés. A Fort de France, dans les années 1950, on en comptait 550, dont 150 à Sainte Thérèse et à Morne Pichevin, 126 au centre ville et plus d’une centaine aux Terres Sainville et à Trénelle.

De nombreux débits de la régie ont été tenus par des descendants de l’immigration chinoise. Il est encore courant de dire « Kay Chin » ou « chez Chine » en parlant de leur commerce. A Sainte-Thérèse, un débit de la régie authentique, tenu par un chinois a longtemps fait partie du paysage. Il a été détruit en raison des travaux  de réalisation du transport commun en site propre.

Sur le plan architectural, les débits de la régie ne présentaient guère que l’intérêt que pouvait avoir le bâtiment qui les hébergeait, dont ils occupaient le plus souvent une partie. Le reste étant occupé par le logement du propriétaire. Leur architecture était donc celle de la case rurale ou celle de la maison urbaine. Les styles étant généralement de type créole ou de type moderniste. Il n’existe pas à ma connaissance de débit de la régie à l’architecture remarquable. C’est surtout le rôle qu’ils jouaient qui leur donnait de l’importance.

Un aménagement de comptoir

Leur aménagement intérieur était généralement basé sur le même principe jusqu’aux années 1960/1970, où ils ont commencé à se transformer. On y trouvait alors :
– un comptoir où trônait généralement une balance Roberval (remplacée par la suite par une balance à cadran) et des bocaux de verre remplis de bonbons,5 avec en dessous des compartiments, grillagés ou vitrés, où étaient disposés le pain, les pommes de terres, l’oignon, l’ail, … ;
– des rayonnages fixés sur les murs, où étaient rangées des boites de conserves et autres articles ;
– des présentoirs où étaient exposées des caisses contenant de la morue ou du hareng saur ;
– des bacs contenant de la salaison (queue de cochon, groins…), de même que des fûts de rhum, des dames jeannes de vin, qui étaient disposés dans un coin ;
– des grands sacs contenant de la farine, du sucre, du riz, ou encore du maïs ou des aliments pour volaille, posés sur le sol ;
– un congélateur (vers la fin des années 1960) où étaient rangés des sucettes glacées (Frozen, Esquimaux ou Crémita), des produits surgelés. Quand les réfrigérateurs étaient encore rare, on y trouvait de la glace6 en barre, conservée dans une sorte de chambre froide, dont on achetait des morceaux ;
– un réservoir de pétrole lampant en métal, souvent placé à l’extérieur, ainsi que des bonbonnes de gaz rangées dans un abri fermant à clé ou enchaînées entre elles…
Quand une partie du local, sinon une pièce ou une galerie adjacente, servait de coin buvette ou de lieu de restauration, des tables et des chaises y étaient disposées. Exceptionnellement, une pompe à essence était installée à l’extérieur.

 

Les façades et certains murs intérieurs supportaient des publicités dont les types ont quasiment disparu. Il s’agissait notamment de plaques métalliques décorées que l’épicier fixait sur le mur, ou encore d’enseignes publicitaires – offertes par des fournisseurs – qui associaient le plus souvent le nom de la boutique à une marque d’alcool ou de boisson.
L’ambiance des débits de la régie était particulière, souvent marquée par la personnalité de l’épicier ou de l’épicière. Aux bruits des conversations, à la musique parfois délivrée par un transistor, se mêlaient des odeurs qui leur étaient propres, mélanges d’effluves de rhum, de pétrole, de margarine, de morue ou de harengs saurs, sans compter celles des pommes de terre, des oignons ou de l’ail… Souvent des chiens ou des chats, parfois des poules, faisaient partie du cadre environnant.
Les débits de la régie qui ont gardé leur fonctionnement originel, c’est-à-dire ceux qui pratiquent la vente au comptoir sont aujourd’hui très rares.
Leur présence est peut être plus marquée dans les communes rurales. Leur disparition a commencé, dans les années 1960 en Martinique, avec l’apparition du concept7 de libre service où le client se sert et/ou choisit lui-même le produit qu’il veut acheter puis le paye au prix convenu, ce qui le rendait aussi plus enclin à des achats impulsifs. Ce mode de fonctionnement a aussi entraîné la suppression de la pratique du crédit.

Evolution

Des débits de la régie se sont transformés en petits libre services de quartier quand cela était possible. Nombre de ceux qui étaient trop petits ou inaptes à subir les transformations spatiales8 qui leur permettraient d’évoluer et de se mettre à niveau, ont disparu. D’autres ont vu le jour dans des lieux différents. On a alors observé une séparation physique9 entre la maison d’habitation et le commerce qui y était adjoint. Ce dernier, nécessitant plus d’espace, impliquait une délocalisation en cas d’impossibilité de transformation de l’existant.
Le développement du nombre d’automobiles et des réseaux viaires qui ont contribué au phénomène d’étalement spatial qu’à connu la Martinique depuis les années 1960, ou vice versa, a contribué à faire évoluer les commerces en libre service dont le nombre et les dimensions ont constamment augmenté. Plus ils gagnaient en superficie, plus ils étaient implantés loin des quartiers, abandonnant la notion de commerces de proximité.
Les emplacements le long des grands axes routiers étaient préférés, car ils permettaient de drainer une clientèle plus vaste, à une échelle intercommunale pour ne pas dire départementale. Dans le même temps, quand ils n’ont pas disparu, les débits de la régie sont devenus dans leur grande majorité des micros libres services de quartiers. Leur rôle social et économique s’est effacé progressivement au profit des superettes, puis des supermarchés, et enfin des centres commerciaux, véritables temples de la consommation où la locomotive est généralement un hypermarché. Les supérettes et les supermarchés sont des magasins de vente au détail en libre service, à prédominance alimentaire, tandis que les hypermarchés sont des commerces de détails en libre service, qui vendent à la fois des produits alimentaires et non alimentaires. Ces derniers sont généralement situés en périphérie de ville.

Aujourd’hui, la plupart des Martiniquais ne fréquentent les débits de la régie qu’à des fins de dépannage, quand ils ne s’arrêtent pas dans les boutiques des stations-service. Il est vrai que ces dernières se trouvent aussi le long des routes et qu’il est plus facile pour les habitants des zones de mitage ou des lotissements isolés de s’y rendre avec leurs véhicules. Pour survivre, ces micros libre services de quartier sont donc obligés de mettre en place des stratégies pour se maintenir à flot. Certains développent des activités annexes comme : des buvettes, des sandwicheries, des snacks ou des points chauds, des points PMU ou de jeux…). D’autres cherchent à faire partie d’un réseau s’appuyant sur une centrale d’achat.

La grève générale du 5 février 2009 a cependant montré que ces petits commerces de proximité étaient nécessaires et qu’ils pouvaient jouer un rôle important, à condition de leur redonner la place qu’ils méritent. Il y a donc là une piste intéressante à étudier, ne serait-ce que pour leur permettre d’exister…

*Article extrait de la Mouïna Martinique n°7 et mis à jour.

Les superettes ont une surface de vente qui varie de 120 à 400 m2, tandis que celles des supermarchés est comprise entre 400 et 2 500 m2 et celle des hypermarchés, plus de 2 500 m2.

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