Horizon 2030 : À quoi ressemblera notre île ? À quoi ressemblera son architecture ? (2ème partie)

Dans sa rubrique « Fenêtre sur », et à l’initiative d’un jeune architecte Thibaud Duval, le CAUE de la Martinique a donné la parole à des professionnels et de futurs professionnels du cadre bâti afin d’avoir leur vision de l’architecture qui pourrait être mise en œuvre en Martinique dans dix ans. Ils ont exprimé leurs ressentis par rapport à la production architecturale actuelle et à leurs façons d’appréhender l’architecture en 2030. Notre but en créant cette rubrique est d’animer le débat et proposer des avis qui n’engagent que leurs auteurs. Nous sommes avant tout une structure qui met en avant des opinions afin d’avancer sur un même sujet sans pour autant prendre parti.

Introduction

2ème volet de la thématique « Horizon 2030 : A quoi ressemblera nôtre île ? A quoi ressemblera son architecture ? », initiée le 07 mai dernier. La parole a de nouveau été donnée à quatre jeunes  étudiants, futurs architectes et bâtisseurs qui ont accepté de répondre et ainsi d’apporter leurs visions utopiques et fraîches, pleines d’authenticité, rêveuses de simplicité et curieuses d’échange.

 


 

Camille RENARD, étudiante en 2e année d’architecture à l’École nationale supérieure d’Architecture Paris-La Villette

 Il se trouve que je suis assez perplexe sur le devenir de l’architecture en Martinique. Bien trop souvent bafouée, dénaturée, aujourd’hui l’architecture en Martinique apparaît pour moi comme une tentative d’exister à travers une autre qui ne lui rend pas justice. Il serait pourtant important de se poser et de réfléchir au fait que notre île gagnerait en cohérence et en identité si l’on tenait compte du contexte dans lequel nous évoluons, plutôt que de l’idée d’une architecture occidentale parfaite et sans faille, applicable partout.

Mais ne nous méprenons pas ! Chaque pays mérite l’architecture vernaculaire qui lui revient de droit. Aucune architecture n’est meilleure qu’une autre, chacune d’elle est tout simplement plus adaptée à son environnement. Alors quoi de plus simple que « d’écouter » les aléas climatiques et naturels de notre île ! C’est pourtant notre système entier de pensées qu’il faudrait revoir et réadapter. Qui pourrait savoir mieux que nous-mêmes – occupants, expatriés, voyageurs, rêveurs caribéens – comment nous voyons l’habitat dans lequel nous voulons vivre ? Et qui parmi nous saurait en relever les défis ?

Les modifications climatiques actuelles et à venir, les cyclones de plus en plus violents, les séismes et autres catastrophes devraient être un moteur de réflexions vives autour de « l’architecture autrement ». L’architecture bioclimatique apparaît, je pense, comme une des solutions capables d’appréhender au mieux la reconversion vers une base solide et en accord avec le contexte caribéen. Aussi, réhabiliter le « jardin créole » dans nos espaces de vie pourrait favoriser l’éveil des consciences à un retour progressif à nos fondamentaux. En effet, ce jardin très commun au temps de nos grands-parents leur permettait de subvenir aux besoins de l’habitation/case créole en terme nutritif et médicinal. Ils connaissaient en détail les bienfaits de ce qu’ils plantaient et savaient comment s’en servir. De nombreuses initiatives valorisant le « jardin créole » existent en Martinique. Alors qu’à Cuba, par exemple, cette pratique a toujours perduré. Malgré cet aparté, je ne saurais dire ce que pourrait être l’architecture en Martinique en 2030.

Dix ans c’est trop peu pour se projeter selon moi. La route est longue et loin d’être claire et dégagée. Les prises de conscience sont récentes pour certains. Je pense que la réhabilitation serait une première alternative en termes de mise en valeur du patrimoine existant. Concernant la construction ou reconstruction, j’espère ne pas être utopiste en disant que dans quelques années, en acceptant la réalité des faits, l’architecture des îles sera le reflet d’une architecture écologique, sans excès de consommation. Une architecture qui puiserait ses matériaux localement, dans le respect de la nature, en limitant, autant que faire se peut, toute importation. Ce qui favoriserait le développement de cultures, de matériaux naturels et endémiques aux Antilles, générant donc des emplois. La nature est bien faite et devrait nous permettre de nous émanciper de tous les artifices qui empêchent l’architecture antillaise d’exister en tant que telle et de perdurer.

 


 Anaïs Cassildé, étudiante en 5e année à la Faculté d’architecture de l’ULB – La Cambre Horta (Bruxelles)

 Parler de l’avenir de l’architecture martiniquaise nécessite d’identifier en amont les problématiques, économiques, politiques et environnementales actuelles de cette dernière. Depuis plusieurs décennies, le secteur de la construction se base sur des techniques et des matériaux importés principalement de l’Occident ainsi que sur une architecture sans architecte issue de la culture du « coup de main ». L’application directe de ces savoir-faire, sans  adaptation préalable au climat tropical fait que l’architecture de nos territoires ne répond pas aux exigences sécuritaires qu’imposent les conditions sismiques et cycloniques de la zone. Cela a pour conséquence la prolifération d’édifices peu pérennes – car peu résistants aux phénomènes naturels – au confort interne médiocre – suite à des bilans énergétiques non optimisés poussant les occupants au suréquipement (climatisation).

La transmission de savoir-faire exogène a engendré également l’apparition d’une nouvelle identité architecturale concernant les grands édifices collectifs. Mais ces architectures « objets » pensées pour les grandes métropoles ne sont pas adaptées à l’échelle de nos territoires. Elles laissent donc apparaître une incohérence dans le dessin de nos paysages ainsi que dans le reflet culturel de nos appartenances ancestrales. Les acteurs de demain doivent prendre en considération tous ces aspects propres à notre île pour penser au mieux l’architecture de demain.

Dans cette quête d’une architecture plus adaptée à notre environnement le choix des matériaux joue un rôle important. Utiliser les ressources présentes sur le territoire serait une première piste, car elles sont, par nature, adaptées au contexte dans lequel elles se trouvent et offriraient une identité plus locale. Le bambou, le bois ou encore la terre sont à notre disposition et ont déjà fait leurs preuves dans de nombreux pays aussi bien techniquement qu’esthétiquement. Cependant compte tenu de l’étroitesse des marchés d’approvisionnement de ces ressources sur le territoire, une gestion organisée en amont s’impose afin d’avoir un développement durable.

Le challenge à relever est donc de s’ouvrir au potentiel des autres matériaux de construction, les biomatériaux en l’occurrence. Le matériau industriel a longtemps eu le monopole de la « bonne et belle architecture », mais à l’heure où les ressources non renouvelables commencent à diminuer, on ne peut pas simplement s’appuyer sur les techniques existantes. Ces matériaux nouveaux souvent appelés biomatériaux sont actuellement en plein essor compte tenu du changement climatique et sont de plus en plus envisagés comme solution pour le monde de demain même si leur mise en application reste encore fortement marginalisée.

L’architecture martiniquaise en 2030 sera donc pour moi expérimentale, en transition dans cette quête de ressources nouvelles et renouvelables. Croire qu’en dix ans tous les objectifs seront atteints me semble un peu ambitieux car beaucoup de facteurs entrent en jeu et bien que les esprits soient de plus en plus éveillés, il est difficile d’avoir tous les feux au vert en même temps. J’ose tout de même considérer qu’un premier pas, une première phase de recherche pour la promotion de l’utilisation des biomatériaux, sera franchi afin de proposer une architecture plus performante quant à son bilan énergétique, environnemental et plus à notre image culturelle et sociale que celle actuellement présente.


 Nicolas CHONVILLE, étudiant en 2e année d’Architecture à Liège, en Belgique

 Depuis toujours l’architecture a été en perpétuel mouvement, tant au niveau de son style que des techniques. En effet, le monde évolue et ses contraintes également ; c’est en particulier au niveau du développement durable et de l’écologie que les choses évoluent et doivent continuer dans ce sens. Nous vivons sur une île et c’est un aspect non négligeable sur lequel nous devons activement nous pencher.

Compte tenu de la richesse de la biodiversité de notre territoire et des enjeux environnementaux actuels, il s’avère important de faire bouger les choses et d’avancer vers une architecture durable intégrant les contraintes tropicales. Il est nécessaire que cette architecture tropicalisée contribue à préserver une harmonie entre le bien-être dans l’habitat et le respect de l’environnement.

En effet, sur notre île ou même dans la Caraïbe nous possédons de nombreuses ressources qui sont malheureusement peu ou mal exploitées. Ainsi, il serait opportun et primordial de faire un point sur la situation afin d’arriver à une conclusion qui puisse permettre au secteur de la construction d’évoluer avec son temps et ses ambitions.

Néanmoins, il y a déjà en Martinique, des édifices qui tentent de traduire cette volonté d’intégrer l’écologie au bâti mais cela ne concerne qu’une petite minorité des logements.

Plusieurs problématiques y sont liées. D’une part, les coûts sans doute élevés qu’impliquent ces ambitions et, d’autre part, l’absence  de démocratisation de cette approche afin  qu’elle ne soit pas réservée obligatoirement qu’à une minorité de personnes mais plutôt à l’ensemble de la population.

Solutionner ces deux problématiques primordiales permettrait  de changer les mentalités et la vision que les gens peuvent avoir de l’écologie et du bâti sur notre île et plus largement dans la Caraïbe.

Les solutions pourraient être les suivantes : 

  •  Utiliser des matériaux renouvelables et issus le plus possible d’une chaîne de fabrication et de transport qui se soucie des enjeux écologiques ;
  • Privilégier des matériaux locaux (limite de l’empreinte carbone) ;
  • Se pencher plus en profondeur sur les contraintes tropicales pour optimiser l’utilisation des énergies au sein des bâtiments.

Certes, la mise en place de ces potentielles solutions ne sera pas chose facile, cependant on constate une réelle volonté de prise en compte de ces contraintes par la nouvelle génération d’architectes. Cela augure d’un bel avenir pour notre île.

 


 Adam Perrin, étudiant de 3e année en bi-cursus Architecte/Manager à l’École nationale supérieure d’Architecture de Nantes (ENSAN) et Audencia

Imaginer la Martinique en 2030, c’est avant tout imaginer la prochaine décennie au cours de laquelle nous aurons su nous saisir des enjeux majeurs de l’île. À la fois sur le plan patrimonial, écologique et social.

Depuis plusieurs décennies, j’ai pu constater que la Martinique vivait une période de stagnation en matière d’évolution architecturale et urbanistique. Peut-être par facilité intellectuelle et financière, on se permet de bétonner tous les espaces « bétonnables ». De densifier des cités HLM déjà très conséquentes. De dépayser des quartiers de maisons individuelles historiques avec de véritables complexes immobiliers. De laisser dépérir la quasi-intégralité du centre-ville de Fort-de-France et de bien d’autres communes, qui incarnait l’identité créole de l’île.

Il n’est pas trop tard pour changer la tendance. Mais une profonde remise en question des acteurs de la construction en Martinique est nécessaire. L’apport et l’écoute d’un regard neuf est primordial afin de s’imprégner au mieux des impératifs sociaux, écologiques et de préservation du patrimoine en péril sur l’île. Car l’existant en Martinique est très important et surtout très riche.

En terme d’inspiration d’une part – car c’est la singularité de l’architecture martiniquaise qui fait sa beauté. Et par extension, c’est la diversité qui fait la beauté de notre monde.

Mais aussi, les anciennes constructions renfermant de nombreuses qualités bioclimatiques que l’on a perdues au fil des imports d’architectures « internationales » qui relaient les matériaux locaux comme la pierre ou le bois au rang de matériaux de décoration.

Je pense qu’une construction écologique est dans l’idéal une construction qui existe déjà. Fort-de-France, ville où j’ai vécu, regorge de sites abandonnés dont la valeur patrimoniale est pourtant inestimable. Que ce soit dans des quartiers prisés comme Didier, ou dans des quartiers populaires comme les Terres-Sainville. En plus de participer à l’augmentation du nombre de logements disponibles sur l’île, la réhabilitation de ces maisons et immeubles pourraient être couplée à une vaste remise en question du plan de circulation des automobiles dans la ville, et de l’omnipotence de la voiture sur l’île. Historiquement, cette problématique est en partie à l’origine de la perte d’attractivité de Fort-de-France avec la construction de la Rocade qui constitue en outre, une source de pollution importante pour les riverains.

Réactiver la réflexion autour de l’architecture martiniquaise permettrait à l’île de devenir une terre d’expérimentation active dans une meilleure gestion des problématiques sociales comme le vieillissement de la population, ou encore, des risques sismiques et cycloniques. Mais aussi des risques environnementaux à venir : montée des eaux, exode de certaines populations, etc. Et ce, en partenariat avec les îles voisines avec qui nous partageons de nombreux similitudes et problématiques communs pour des objectifs similaires.

Toutes ces indications exposées devraient participer à l’avènement d’une nouvelle identité d’architecture martiniquaise. Une nouvelle identité qui allie un savoir-faire historique et de nouvelles connaissances en matière de développement durable. Une nouvelle identité dont tout un chacun est conscient, qu’il soit élu, architecte ou habitant.

 

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