Horizon 2030 : À quoi ressemblera notre île ? À quoi ressemblera son architecture ? (1ère partie)

Dans sa rubrique « Fenêtre sur », et à l’initiative d’un jeune architecte Thibaud Duval, le CAUE de la Martinique a donné la parole à des professionnels et de futurs professionnels du cadre bâti afin d’avoir leur vision de l’architecture qui pourrait être mise en œuvre en Martinique dans dix ans. Ils ont exprimé leurs ressentis par rapport à la production architecturale actuelle et à leurs façons d’appréhender l’architecture en 2030. Notre but en créant cette rubrique est d’animer le débat et proposer des avis qui n’engagent que leurs auteurs. Nous sommes avant tout une structure qui met en avant des opinions afin d’avancer sur un même sujet sans pour autant prendre parti.

Introduction

À l’aube de la troisième décennie du XXIe siècle, pour nous les êtres humains, il nous faudra nous préparer à de nombreux virages. Quid de nous dans 10 ans, en 2030 ? En Martinique, selon la une des journaux locaux qui existent encore, nous traversons de nombreuses crises : sanitaire, sociale, culturelle et intellectuelle. L’architecture a son mot à dire en proposant des solutions à apporter avec et pour la population.  Tout le monde habite l’architecture, nous sommes donc tous concernés par cette question universelle qui  nous abrite du soleil, de la pluie et qui  nous lie tous ensemble. Nos crises actuelles doivent nous mobiliser et rendre la jeunesse martiniquaise actrice de son propre destin. Cet article vise à l’éveil collectif d’un débat qui nous rassemblerait autour d’un sujet qui nous réunit tous, sur notre belle île, Madinina. À cet effet, la parole a été donnée à quelques jeunes futurs architectes et bâtisseurs souhaitant apporter leur pierre à l’édifice Martinique, en les invitant à répondre aux questions suivantes : En 2030, à quoi ressemblera notre île ? À quoi ressemblera son architecture ?

Six jeunes apportent, ici, leurs visions utopiques et fraîches, pleines d’authenticité, rêveuses de simplicité et curieuses d’échange.

 


Yanitsa Cornano, étudiante en 3ème année d’architecture en Amérique du Nord (États-Unis & Canada)

L’état actuel de l’architecture en Martinique laisse présager que, d’ici dix ans, nous serons vraisemblablement face à un désastre qui se reflétera aux niveaux social, économique, culturel, esthétique, et patrimonial, pour ne m’arrêter qu’à ces aspects, et qui aura été causé par une architecture  pensée hors de son contexte martiniquais.

Il faudra expliquer à nos enfants, en 2030, pourquoi nous avons laissé détruire des pans de patrimoine urbain historique, que ce soit au centre-ville ou sur nos avenues, au profit d’infrastructures intrinsèquement dysfonctionnelles à plusieurs niveaux, déconstruisant et ternissant l’avenir urbanistique et écologique du territoire.

Il faudra expliquer à nos enfants pourquoi nous avons construit des complexes de grande hauteur, sans considération ni pour le paysage local, comme celui que découvrent les touristes en débarquant sur notre sol, ni même pour leur emplacement et leur structure à haut risque, si on tient compte de la menace sismique qui plane sur la Martinique.

Il faudra expliquer à la nouvelle génération notre retard sur l’innovation en matière de construction parasismique alors que des pays comme le Japon, tout aussi exposés que nous aux enjeux importants de destruction et de pertes humaines, développent depuis au moins un quart de siècle des progrès technologiques et des ressources sur le sujet, accessibles et disponibles pour une adaptation locale.

Il faudra expliquer à nos enfants pourquoi nous utilisons autant de climatisation artificielle, alors que les maisons de nos anciens étaient pensées pour mettre en œuvre des stratégies bioclimatiques efficaces créant un espace de vie à la fois confortable et efficace énergétiquement.

Il faudra rendre beaucoup de comptes, en 2030, à une génération beaucoup plus informée, éduquée, préoccupée et consciente des problématiques mettant en danger son avenir.

Bien que mon constat semble très critique, je reste loin des questions politiques ; cependant tout architecte sait que l’architecture est, depuis la nuit des temps, actrice et vectrice des idéologies des partis et pouvoirs en place.

Ma volonté et ma vision, en tant que future architecte martiniquaise , sera de sensibiliser la population à une architecture qui doit plus que jamais s’inscrire dans son territoire, être le résultat de son histoire, assumer ses origines et en tirer le meilleur profit, tout en s’ouvrant au progrès international.

On pourrait dire, avec raison mais réserve, que mon raisonnement s’apparente à l’idée de régionalisme critique qui s’est élevée en réponse au mouvement moderne et au « Style International » dans les années 80 avec Alexander Tzonis & Liane Lefaivre, respectivement architecte et historienne, et qui sera plus tard reprise par Kenneth Frampton, historien, théoricien et critique célèbre du milieu architectural.

D’ici 2030, j’espère une architecture martiniquaise faite, par et pour les Martiniquais, qui protègera le peu d’identité et de culture qui lui reste et la mettra en valeur. Une architecture qui cesse de nous aliéner face à nos racines, qui cesse d’être un « wanna be »[1] métropolitain inspiré des grandes villes d’Europe ou d’Amérique au mépris de notre belle île et de ses sœurs caribéennes.

Il faudra une architecture qui reflète notre culture et notre solidarité, au lieu d’accroître l’individualisme apporté par une piètre modernité. Une architecture qui me fera me sentir « chez moi » partout où je porte les yeux, qui me rendra  fière des innovations portées par l’intellectuel martiniquais, une architecture aussi belle que savante, et qui, s’il l’avait connue, serait digne d’inspirer « le prince des poètes antillais »[2] , notre cher Daniel Thaly.

Il est encore temps d’éveiller les consciences des Martiniquais, encore temps de définir de nouvelles méthodes d’action, encore temps, si nous le voulons réellement, de faire tout notre possible pour que l’horizon 2030 voit naître les débuts d’une nouvelle ère pour l’architecture martiniquaise.

 

[1]  Expression nord-américaine, signifiant entre autres « qui se veut une identité qui lui est impropre ou inaccessible ».

[2] Jack Corzani, La littérature des Antilles-Guyane françaises, Tome  II, Fort-de-France, Desormeaux, 1978, 362 pages, p. 213

 


Audrey Rome, étudiante en 5ème année de Bicursus Architecte/Ingénieur à l’ENSAPLV et l’ESTP

 L’architecture en Martinique en 2030 consistera à relever demain, les défis d’aujourd’hui… La Martinique en 2030…Cela peut paraître loin mais 2030 n’est pas un temps si lointain que cela.

Dans dix ans, on construira durablement et on réduira son empreinte carbone, du chantier jusqu’à l’utilisation du bâtiment.

Dans dix ans, on arrêtera la climatisation systématique et on privilégiera la ventilation naturelle dès la conception en se basant sur une isolation thermique et une bonne orientation des bâtiments.

Dans dix ans, on construira avec des matériaux adaptés et locaux, on utilisera même des matériaux biosourcés à base de fibre de banane locale afin d’isoler les combles sous nos toitures en tôle.

Dans dix ans, toutes les constructions existantes en Martinique seront renforcées afin d’être parasismiques et paracycloniques pour limiter les dégâts en cas de catastrophes majeures. Et soudain, dix années paraissent si peu… Prenons le risque d’être optimistes, idéalistes, de vouloir jusqu’au bout changer les choses, de viser l’excellence et de tout mettre en œuvre pour pouvoir y arriver un jour.

Dans dix ans, une chose est sûre, c’est qu’une nouvelle génération d’architectes et d’ingénieurs prendra le relais et proposera une architecture plus consciente des problématiques actuelles. Une génération qui arrivera avec des idées nouvelles, une génération directement concernée par les changements climatiques, l’écologie, les risques naturels et une génération qui aura à cœur de voir la Martinique évoluer.

 


Jean-Pierre LAFONTAINE, fondateur d’Eco Logis Caraïbes AMO-OPC

 

La Martinique de 2030 sera terre d’excellence environnementale.

À l’heure du réchauffement climatique, les acteurs de la construction doivent évoluer vers des constructions à émission nulle voir positive. Depuis bien trop longtemps, la Martinique a servi de banc d’essai pour des projets de constructions ambitieux (Tour Lumina, Lycée Schœlcher, Hôtel de Police…) profitant aux multinationales et pour quel type de public…

À l’heure du réchauffement climatique et pour répondre à l’urgence climatique les constructions se doivent d’être plus résilientes aux changements climatiques et aux événements extrêmes de plus en plus violents. Jusqu’à une époque plus récente, l’habitat contemporain tenait assez peu compte des conditions climatiques dans son mode constructif. Le confort thermique pour une large part a été dévolu à un équipement emblématique : le climatiseur, et sa consommation électrique galopante.

À l’heure du réchauffement climatique, mon concept se définit comme étant la volonté de garder la tradition pour son principe phare du « carbet » afin que chaque projet soit le plus possible passif pour l’environnement. Quand nous parlons d’habitat écologique, il convient de ne pas se limiter aux performances énergétiques du logement en phase d’utilisation (consommation d’électricité, de gaz de cuisson, de carburant automobile, etc.), mais de considérer également l’impact induit par le choix des matériaux.

À l’heure du réchauffement climatique, les politiques devront s’emparer du sujet… « Grenelle 2 DOM TOM » – mon idée serait d’inscrire les bâtiments dans un plan régional d’adaptation au changement climatique, profitant au savoir-faire et aux artisans locaux dont les matériaux proviendront des ressources naturelles (bois de Mahogany, bambou, etc.). La structure container pourrait proposer un module de construction idéale pour parer aux cyclones et aux tremblements de terre.*

À l’heure du réchauffement climatique, l’augmentation démographique, la recherche de systèmes alternatifs, les choix énergétiques réfléchis et l’éco construction sont une problématique actuelle à laquelle je trouve qu’il est important de répondre. Pour réduire l’impact environnemental des matériaux, il est pertinent de se tourner vers les matériaux dits « biosourcés », c’est-à-dire tirés des ressources naturelles.

* C’est l’effondrement des bâtiments qui est la cause principale de décès ou de blessure lors des séismes.

 


Thibaud Duval, architecte D.E, diplômé en 2019 à l’ENSAB

 

Notre architecture de demain sera martiniquaise, mais aussi caribéenne.

Notre architecture devra créer sa propre identité. Par exemple, la plupart des projets architecturaux de grande ampleur sont pensés par des architectes métropolitains, qui le plus souvent n’ont jamais mis un pied aux Antilles, et qui s’escriment à faire une architecture hors contexte de style international reprenant la bonne vieille soupe de la case créole et de la maison coloniale pour justifier leurs projets à tout va.

Le risque, qui s’avère être une réalité, c’est de voir, aussi, de jeunes concepteurs revenir au pays, et construire comme ils ont appris sous des latitudes plus froides, c’est-à-dire de faire une sorte de copier/coller d’une architecture tempérée dans un contexte différent aux antipodes de leur culture originelle.

Notre architecture doit développer son « génie antillais ». Il faudra trouver l’harmonie entre insularité, soleil piquant, alizés berçants, mornes, pitons, séismes, cyclones, pluies, sécheresses et l’art d’être antillais (car c’est un art) entre vent, mer et terre avec une vie en lien total avec le dehors car celui-ci fait partie intégrante de la vie sous les tropiques.

La vie à l’extérieur (cuisine séparée, dépendances, galeries) est une caractéristique importante de l’habitat traditionnel rural issu d’un héritage caraïbe. « Le mode d’habiter antillais est élaboré au cours des différentes phases d’une histoire brève mais extraordinairement riche, tumultueuse et complexe. La culture antillaise, spécifique et originale, n’est ni le carrefour ni la juxtaposition de cultures africaines et européennes comme il a souvent été dit. Le mode d’habiter antillais est une création originale, bien que restant, comme tout fait culturel, le produit d’un cadre et de conditions historiques précises. »[3]

Les habitants d’une île vivent différemment des continentaux. Nous sommes restreints par notre limite insulaire. Nous avons le devoir de développer un sens du risque (cyclone, séisme) et de la conception en fonction de notre contexte. Et ces deux enjeux doivent se faire avec les concepteurs et les habitants. Ils connaissent l’histoire, les us et coutumes de l’endroit où ils vivent, car c’est eux qui font le lieu. Ils sont les experts du lieu.

Notre architecture dépendra surtout de la mentalité des concepteurs. Ils doivent retrouver une place d’interprètes de rêves, en spatialité, et non prendre seulement la stature d’artistes imbus d’eux-mêmes. Pour ce faire, il faut redonner l’architecture au peuple, et redonner son architecture aux îles. L’architecte se doit d’être un traducteur de nos besoins. Néanmoins, n’oublions pas l’important rôle des pouvoirs publics, économiques et politiques qui devront urgemment changer de paradigme.

Notre architecture sera comme celle de Tay Kheng Soon, célèbre architecte à Singapour, qui explique « la découverte d’un langage de conception de ligne, de frange, de filtre et d’ombre plus qu’une architecture de plan, de volume, de plein et de vide. Il s’agit d’un processus de désapprentissage, étant donné la prédominance à l’architecture européenne qui forme la substance de l’enseignement de l’architecture depuis 200 ans […] Le but n’est pas de reproduire systématiquement les constructions traditionnelles, mais d’utiliser, dans la construction et l’habitat contemporain, les principes peu coûteux et respectueux de l’environnement qu’ils avaient su inventer pour s’adapter à notre climat tropical humide. Utilisons ce savoir qu’ils nous ont laissé en héritage. »   Mort à l’archétype de l’architecture de « la boîte », fièrement prônée par les architectures tempérées et vive l’architecture qui « flirte avec le site et qui fait l’amour avec la végétation. Elle doit être cette chose vivante et aimante qui vous attend et vous accueille » (Yves Edmond, architecte martiniquais) !

Notre architecture devra développer des stratégies bioclimatiques et les généralisées.


Conclusion

En conclusion, dans 10 ans, il faudra changer de paradigme, et tout commence dès à présent. Tout le monde est d’accord sur ce point. Le mot de la fin sera pour vous. C’est à vous d’y réfléchir, dès maintenant. Et vous, quelle est votre vision de la Martinique en 2030 ? Comment pourrons-nous changer les choses ?

Le CAUE de Martinique s’implique d’ores et déjà dans ces réflexions porteuses d’espoir pour les Antilles. L’architecture est l’affaire de tous et son avenir aussi.

Si les stratégies bioclimatiques vous intéressent, Thibaud Duval a réalisé une recherche sur l’architecture bioclimatique en milieu tropical maritime humide : les Antilles françaises : https://issuu.com/thibaudduval972/docs/thibaud_duval_m_moire_2019.

La rédaction de ce mémoire se veut être le prélude d’un travail qui s’inscrira tout au long d’une carrière d’architecte. C’est un appel au réveil collectif, une genèse positive d’une architecture créole fière de ses origines, voguant en toute quiétude vers son avenir, pour maintenant, 2030 et après.

 

 

[3] BERTHELOT Jack, GAUME Martine, Kaz antiyé jan moun ka rété, L’habitat populaire aux Antilles, p. 45

 

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