La Cité Clarac, un «mode d’habiter» avant-gardiste du XIXème siècle

A Fort de France, en bordure de la voie piétonne qui relie la rue République à la rue Gallieni, s’élève depuis 128 ans un ensemble immobilier dénommé « Cité Clarac ». Bien souvent, de nombreuses personnes empruntent cette voie, sans y prêter attention. Peut-être est-ce dû au fait qu’il semble avoir toujours été là ! Néanmoins, à travers son histoire, à travers ce qu’il a représenté lors de sa construction, il constitue un élément du patrimoine architectural foyalais qui mérite d’être mieux connu.

HISTORIQUE

Son maître d’ouvrage est Thomas François Fernand CLARAC, négociant à Fort de France, qui a acheté le terrain de la future cité des mains de monsieur Louis Gabriel Adrien JAHAM-DURIVEAU, en 1886. On ignore par contre la date exacte de cette construction dont l’existence était signalée sur le plan de la ville de Fort de France édité par le « Moniteur des Colonies » en juillet 1890. On peut donc en déduire qu’elle a eu lieu entre 1886 et 1890. Soit quelques années avant la Bibliothèque Schoelcher et une décennie avant celle de l’ancien Hôtel de Ville de Fort de France.

A l’origine, il s’agissait d’un bâtiment dénommé « Cité CLARAC », composé de 19 logements, appartenant entièrement à Fernand CLARAC. Cet ensemble est demeuré la propriété de la famille CLARAC de sa construction jusqu’à la fin de la première guerre mondiale.
Durant cette période, il a été un immeuble de rapport.
Dès 1917, il a commencé à être vendu « à la découpe ». A cet effet, on note que le 26 novembre 1917, deux transactions ont eu lieu pour des cellules de la Cité. Ces opérations ont été menées par Monsieur René AGIS­-GARCIN, qui agissait en tant que mandataire commun des Consorts Fernand CLARAC. Ce dernier étant décédé à Bordeaux le 30 mai 1907, ses héritiers – qui vivaient pour la plupart hors de la Martinique – ont souhaité, après une dizaine d’années, se débarrasser de ce patrimoine sinon, du moins, réaliser cet héritage. En 1925, l’ensemble était morcelé et les actes notariaux ne parlent plus de l’immeuble désigné « Cité CLARAC » comme auparavant, mais d’un lieu-dit « Cité CLARAC ». Au cours des années qui suivront la « liquidation » de ce bien par les Consorts CLARAC, les logements ont souvent changé de propriétaires. Une cellule a ainsi été revendue cinq fois de 1917 à 1942. Sa valeur passant de 6 300 francs en 1917 à 100 000 francs en 1942.

UN PARTI D’URBANISME

La Cité CLARAC, dans son aspect originel, est un bâtiment d’un seul tenant reposant sur une parcelle d’environ 1216 m2 où s’exerce, le long de sa limite Nord-Est, une servitude de passage qui dessert l’ensemble des logements qui le composent. Il s’agit d’une voie non carrossable de 4 m de largeur qui représente le quart de la surface totale de la parcelle. Elle est aujourd’hui dénommée « Ruelle de la Cité CLARAC ».
Le bâtiment s’étend sur toute la longueur d’une parcelle, sise entre les rues de la République (anciennement rue Saint-François, puis Ferdinand de Lesseps) et Gallieni (anciennement rue Saint-Antoine, puis Dupont de l’Eure). Il est subdivisé en cellules régulières, chacune constituant un logement. Ce qui fait qu’il s’inscrit dans la trame en damier de la ville dont il respecte l’échelle.
Des avant-cours privatives séparent chaque logement de la ruelle qui les dessert. Elles comprennent une jardinière sur un côté.

UNE ARCHITECTURE SINGULIÈRE

L’immeuble a été construit par groupes de trois et quatre cellules de 4 mètres de largeur de façade, séparés par des murs qui structurent l’ensemble et remplissent un rôle de coupe-feux.

Les façades de chaque logement montrent des percements réguliers : une fenêtre et une porte persiennées (à double vantail) ainsi qu’une porte pleine à un seul battant au rez-de-chaussée et deux fenêtres persiennées (à double vantail) à l’étage, le tout encadré par deux murets mitoyens.
Le traitement décoratif de ces façades est assuré que par un simple pastiche de pierre de taille au rez-de-chaussée – à la mode à l’époque – et par l’application d’un enduit coloré à l’étage.

 


Les avant-cours, qui constituent des espaces semi-privés, ont été réalisées dans le but de créer une transition entre l’intérieur et l’extérieur avec un certain souci d’isoler quelque peu les résidents des allées et venues des passants. Elles sont toutes délimitées par des murs séparatifs mitoyens en briques pleines dont les sommets sont traités en sections triangulaires. Une porte en fer forgé de part et d’autre de laquelle se trouvent des murs bahuts rehaussés de grilles, de même motif que la porte, permet la communication entre la ruelle et les avant cours. Les extrémités de ces murs-bahuts, dont les remplissages ont été enduits, sont décorées par des appareillages de briques pleines. Leurs dessus sont aussi traités en section triangulaire. La jonction entre ceux-ci et les murs séparatifs est soulignée par des poteaux de plus de deux mètres de haut, en brique pleines apparentes, dont la partie supérieure est agrémentée de moulures.

On peut noter que les grilles de clôtures ainsi que les murs qui les supportent ont apparemment fait l’objet de soins beaucoup plus attentifs de la part des concepteurs que les façades du bâtiment. Ce qui permet de penser qu’il y a eu un choix délibéré quant à l’accent porté sur ces clôtures, qui à l’évidence constituent la véritable façade de l’immeuble.

DESCRIPTIF ET DISTRIBUTION DES LOGEMENTS

Le bâtiment comprend une structure de colombage, très en vogue à l’époque de la construction de l’immeuble. Les vides sont garnis de maçonnerie de brique en terre cuite pour les murs extérieurs, sinon sont recouverts de planches pour les séparations intérieures. Ces dernières de même que le plancher et le faux plafond de l’étage sont réalisés en bois du Nord. Le sol du rez-de-chaussée est revêtu de carreaux en terre cuite. Les murs de séparation intérieurs entre cellules sont recouverts de feuilles de zinc peintes.
Des murs en maçonnerie de brique s’élèvent au-dessus de la toiture, toutes les trois cellules. Ils sont destinés entre autres à arrêter la propagation éventuelle des incendies. Une charpente en bois du Nord supporte une couverture en tôle ondulée.
L’encadrement des fenêtres ainsi que certains montants sont protégés à la jonction bois-maçonnerie par des bandes de zinc clouées.
Tout le long de la façade, au niveau des allèges des fenêtres, un fer plat, jouant un rôle de raidisseur, a été boulonné.

Les logements à deux niveaux comprennent :
Au rez-de-chaussée :
un salon s’ouvrant sur l’avant-cour et communiquant avec une salle à manger par une porte de type « paravent » et un panneau fixe à persiennes ;

une salle à manger qui communique avec une courette extérieure où se trouve un coin cuisine couvert (avec son « potager » en briquettes pleines couvertes d’un enduit coloré) et un bassin de même conception que le « potager », dans la partie non couverte, qui reçoit les eaux de pluies ainsi que celle de la conduite publique..

 

 

 

A l’étage :
deux chambres et un coin toilettes.

Un escalier en bois, balancé à deux quartiers tournant, sous lequel est disposé un placard, conduit à l’étage à partir de la salle à manger.

LA CITÉ CLARAC, QUEL TYPE D’HABITAT À L’ORIGINE ?

Aujourd’hui, on pourrait penser, à l’instar de certaines personnes, que la Cité CLARAC avait été construite dans un but social. Cela signifierait qu’à l’époque de sa construction, où avait cours la Troisième République (1870 à 1940), il existait une politique du logement des pouvoirs publics. Or, si cette république se battait pour la laïcité, la question ouvrière ne sera posée que quelques années plus tard. C’est surtout la Quatrième République (1946 à 1958) qui ouvrira le dossier du logement en France. Quant à la question du logement social dans la colonie, elle ne sera posée qu’après la Seconde Guerre Mondiale. C’est donc avec précaution qu’il convient d’attribuer cette réalisation à la démarche humanitaire d’une personne, voire d’un mouvement.

On note cependant que la Cité CLARAC est contemporaine de la Bibliothèque Schoelcher et de l’Exposition Universelle de 1889 à l’occasion de laquelle fut réalisé le premier stand de l’habitat individuel. C’est en effet l’époque où se développe en France hexagonale un mouvement pour des maisons à bon marché issu des idées humanitaires tel le Fouriérisme ou encore de celles que diffuse une certaine bourgeoisie sur les vertus de la famille et le culte de l’habitat individuel. Ce débat prend un autre aspect à la Martinique : il s’agit de rompre avec la pratique des « cours » en vue de proposer un habitat de qualité. Tel semble être le rôle que s’est dévolu une certaine bourgeoisie libérale qui s’investira d’ailleurs dans d’autres opérations similaires, telle celle improprement et peut-être injustement nommée « Cour Salinière », à Fort de France. Par rapport à ce débat, l’initiative du promoteur de la Cité CLARAC s’inscrit plutôt dans la forme que dans le fond, car cette construction apparait avant tout comme une opération immobilière : le négociant Fernand CLARAC souhaitant investir dans l’immobilier et s’assurer une rente de loyers grâce aux 19 logements réalisés.

Il convient d’ajouter qu’au moment où la Cité CLARAC est construite, la ville de Fort de France n’est qu’une bourgade administrative de 1200 habitants au caractère résidentiel très marqué, que le Vice-Recteur Louis Garaud décrit ainsi : « … une cité froide, un peu guindée. C’est la capitale des fonctionnaires, des employés de bureau, des ronds de cuir. Tous les chefs d’administration et de services sont réunis là autour du gouverneur. » Ainsi, compte tenu du fait que la bourgeoisie est installée à Saint-Pierre et que le prolétariat n’a pas encore tout à fait droit de cité  – il est toujours dans les faubourgs et dans les « cours » – on peut déduire que la Cité CLARAC est un ensemble résidentiel réalisé dans un but purement spéculatif pour des fonctionnaires qui séjournent à Fort de France. Ce qui explique le souci esthétique indéniable de cette cité qui se voulait coquette, n’étant pas à priori une opération de construction sommaire. En témoignent par exemple les quelques vestiges de l’époque que l’on a pu retrouver dans certaines cellules : frisettes des cloisons, ferronneries des clôtures, etc.

POUR UNE PROTECTION DE LA CITÉ CLARAC

Aujourd’hui, cet ensemble qui date de la fin du 19e siècle a subi les affres du temps. Il a aussi été quelque peu dénaturé : la cellule sise à l’extrémité jouxtant la rue Galliéni a été reconstruite dans un style moderniste, en occupant la totalité de sa parcelle d’assiette ; une extension occupe la cour de celle située au droit de la rue République ; et une surélévation a été faite sur l’un des logements. Néanmoins, on peut être interpelé par l’originalité de cet ensemble immobilier dont une majorité a gardé l’architecture et l’occupation de l’espace originelles. Dans la mesure où cet ensemble constitue un élément du patrimoine bâti traditionnel de Fort de France, il mérite d’être protégé. Il y a quelques années un projet de ZPPAUP (Zone de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager) avait été envisagé, mais il n’a pas eu de suite. Aujourd’hui, la Cité CLARAC a été intégrée dans le zonage du projet d’AVAP (Aire de mise en Valeur de l’Architecture et du Patrimoine) de Fort de France, comme « Bâtiment d’intérêt patrimonial « traditionnel », ce qui laisse espérer une certaine protection de cet ensemble.

Article rédigé d’après la brochure « Il était une fois, la Cité CLARAC », réalisée par l’équipe du CAUE en 1986, avec l’aimable collaboration d’habitants de la Cité CLARAC.
Textes : Joël PAMPHILE , Patrick VOLNY-ANNE
Dessins : Isabelle Matar, Patrick VOLNY-ANNE
Recherche-Documentation : Joël PAMPHILE, Raphaël SEMINOR
Documentation technique : Alex LATOURNALD, Patrick VOLNY-ANNE

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